Au Festival international de Baalbek, un « Carmen » majestueux pour incarner une « renaissance » au Liban

Press · 11 September 2026

Le populaire opéra, porté par des solistes français et mis en scène par le Libano-Brésilien Jorge Takla et dirigé par Toufic Maatouk, ouvre un festival tenu dans un contexte incertain, avec la poursuite d’attaques israéliennes au Liban. 

Par Laure Stephan (Baalbek (Liban), correspondance)Publié le 25 juillet 2025 à 07h34, modifié le 25 juillet 2025 à 09h59

Dans la somptueuse citadelle romaine de Baalbek, le temple de Bacchus s’habille des couleurs des images projetées des peintures de l’artiste libanais Nabil Nahas. Sur les marches antiques, Marie Gautrot est Carmen, Julien Behr Don José, Jérôme Boutillier Escamillo, Vannina Santoni Micaëla. Dans cette production cosmopolite, les quatre solistes français sont secondés par des chanteurs lyriques libanais. L’orchestre est roumain. Les voix gagnent jusqu’aux cafés à l’extérieur qui entourent le site en plein air, d’une beauté inégalée.

Le temps est encore aux répétitions, mercredi 23 juillet. Voilà dix jours que les artistes se sont retrouvés avec le chœur libanais et les danseurs (Libanaises et Brésiliens), à Beyrouth d’abord, puis à Baalbek, dans l’est du pays, où Carmen ouvrira, vendredi 25 juillet, un festival ancien et renommé. Plus de 2 000 spectateurs sont attendus pour cette première. L’instabilité du Liban – où l’armée israélienne continue, en violation du cessez-le-feu en vigueur, de mener des frappes quotidiennes, principalement dans le Sud, en disant viser responsables et sites du Hezbollah – n’a pas dissuadé les chanteurs lyriques et musiciens étrangers de venir.

Fastueux et moderne

Avant qu’ils ne remontent sur scène pour de nouveaux essais, le coucher du soleil s’est réverbéré sur les vestiges, et les appels à la prière ont enveloppé le site en plein air. Marie Gautrot est montée quelques instants sur scène dans une robe dorée du couturier Rabih Kayrouz, qui signe les costumes. C’est un Carmen fastueux et moderne qui doit se jouer à Baalbek, sous la baguette du chef d’orchestre Toufic Maatouk et la mise en scène du Libano-Brésilien Jorge Takla. Ce dernier a voulu « enlever le côté espagnol, l’éventail, les froufrous, les mantilles ; rendre Carmen plus contemporaine, plus présente, plus libanaise. »

Baalbek fut pour lui un lieu de révélation : enfant, il y vit le danseur étoile Rudolf Noureev (1938-1993), en 1964. Une fascination pour la scène était née. Dix ans plus tard, il était recruté comme assistant metteur en scène par Robert Wilson, pour un opéra qui devait être donné à l’été 1975. Il n’eut jamais lieu : la guerre avait happé le Liban et durerait quinze ans. Le festival s’éteint pendant plus de vingt ans.

Jorge Takla a fait sa vie au Brésil et a récemment monté Carmen à Sao Paulo. Il estime que produire sur mesure à Baalbek cet opéra, dont l’héroïne de Georges Bizet est une figure de force et liberté, est un « espoir », un « symbole de renaissance. » Et, sans aucun doute, de la résilience que, malgré eux, les Libanais incarnent toujours et encore. « Le Liban est une source d’inspiration, qui nous rappelle qu’il ne faut jamais baisser les bras. » dit-il.

Des destructions dans la ville de Baalbek et des portraits dans les rues de combattants ou chefs politiques du Hezbollah tués témoignent du récent conflit (23 septembre – 27 novembre 2024) entre Israël et le mouvement armé chiite libanais. Des bombardements israéliens ont touché alors les abords des vestiges romains, conduisant l’Unesco à placer le lieu sous « protection renforcée ». Le comité du Festival international de Baalbek a joué un rôle déterminant dans cette mobilisation.

Conditions d’élaboration « difficiles »

C’est dans l’après-guerre, au début de l’année 2025, dans le vent d’optimisme porté par un redémarrage de la vie politique, que la programmation ambitieuse du festival a été conçue – Carmen, donc, qui sera également jouée le 26 juillet, puis un concert de la chanteuse Hiba Tawaji, les 8 et 9 août. Depuis, les clivages politiques internes ont refait surface, et il est apparu que la guerre n’était pas finie. Mais, malgré une série de frappes israéliennes dans la plaine de la Bekaa, non loin de la ville de Baalbek, mardi 15 juillet, les organisateurs ont décidé d’aller de l’avant.

Les conditions d’élaboration du rendez-vous musical sont, sans conteste, « les plus difficiles » qu’a connues Nayla de Freige, en tant que présidente du comité du Festival international de Baalbek. Cela fait longtemps que sa tenue est exposée aux réalités géopolitiques régionales. Depuis qu’elle a pris ses fonctions en 2011, il n’y a pas eu « une année sereine » pour programmer les spectacles. Les répercussions de la longue guerre en Syrie ont pesé. Nayla de Freige se félicite du « dialogue culturel incroyable » qui s’opère avec ce Carmen sur les marches du temple de Bacchus. Une initiation à l’opéra a été proposée à une centaine de jeunes de la ville, en amont du festival.

Avec le risque de vent, l’harmonisation des voix au micro (que l’immensité et l’ouverture du lieu rendent nécessaire), et les sons provenant de l’extérieur, il y a, bien sûr, le « défi phonique » de chanter en extérieur, aux pieds de « l’immensité des pierres » , dit Julien Behr (Don José), soufflé par les « vibrations » du site romain, « tellement bien conservé, gigantesque. »

Se rendre dans les vestiges de Baalbek n’est jamais une visite banale. Marie Gautrot, familière du rôle de Carmen, estime que l’opéra, sous-tendu par le « lien entre l’amour et la mort », se charge d’énergies nouvelles, dans cet espace qui mêle « instabilité et beauté absolue. » Elle se sent « en empathie » avec les incertitudes que traversent les Libanais.

Laure Stephan (Baalbek (Liban), correspondance)